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Chagos : Des voix, des émotions, des espoirs…

Olivier Bancoult dédie cette victoire à la femme chagossienne.

Dans chaque récit, il y a plusieurs points de vue. Et même les moments figés dans la mémoire collective peuvent avoir plusieurs rythmes. Comme c’est le cas au sein de la communauté chagossienne après l’avis de la CIJ…

L’instant s’inscrit dans l’histoire. De celle d’une bataille (qui n’est pas encore finie), de  celle de l’humanité, de celle de chaque Chagossien (qu’importe la génération). Mais aussi de celle de Mauriciens qui ont à cœur qu’un peuple retrouve sa terre. Le lundi 25 février, la Cour internationale de justice (CIJ), saisie par l’État mauricien, a donné un avis consultatif concernant la souveraineté des îles Chagos.

 

Selon cette instance internationale, le Royaume-Uni doit, le plus rapidement possible, stopper son administration de l’archipel car le processus de décolonisation de Maurice est incomplet sans les Chagos. Une nouvelle qui a été accueillie dans la joie à Maurice, parmi la communauté chagossienne, mais pas que (à Maurice et ailleurs, l’humanité a vibré), comme un véritable camouflet à l’injustice. Néanmoins, ce bonheur n’a pas touché tout le monde (voir ci-dessous).

 

Olivier Bancoult, l’homme fort du Groupe Réfugiés Chagos (GRC), acteur de nombreux combats pour la défense des zilwa, est rentré à Maurice, célébré tel un héros des temps modernes qu’il est pour ceux qui le soutiennent : «C’est un jour historique. Une immense victoire de la femme chagossienne. C’est grâce à elle et avec elle que tout s’est fait.» Pour lui, le plus important, c’est d’avancer, de ne plus jamais reculer. En plus d’une demande de compensation, le prochain move est de se rendre dans les îles : «Avec ou sans l’approbation du gouvernement anglais, les Chagossiens retourneront dans leur île pour fleurir et nettoyer les tombes de leurs ancêtres.»

 

Sir Anerood Jugnauth, chef de la délégation mauricienne à La Haye, en septembre 2018, a, lui, confié qu’il s’agissait «d’un jour mémorable» : «J’ai toujours cru qu’avec l’aide de Dieu, je réussirais.» Pravind Jugnauth, Premier ministre, heureux après le verdict du Privy Council, devait déclarer, lors d’une interview accordée à la BBC qu’«il est important que tous les Mauriciens puissent circuler librement sur les îles qui composent le territoire de la République de Maurice», rappelant le droit fondamental de retour des Chagossiens. L’opposition a aussi salué ce qui est qualifié de victoire par le gouvernement mauricien.

 

Néanmoins, nombreux sont les observateurs qui estiment que la tâche ne fait que commencer. L’avis de la CIJ, même s’il est hautement symbolique, n’est que consultatif. Et le Royaume-Uni a son stand sur la question et il l’a fait connaître. Le ministère britannique des Affaires étrangères du pays a déclaré, cette semaine, à travers un porte-parole : «Les installations de défense sur le territoire britannique de l’océan Indien aident à protéger les gens ici, au Royaume-Uni, et à travers le monde contre les menaces terroristes, le crime organisé et la piraterie (…) Il s’agit d’un avis consultatif, non d’un jugement.»

 

Au-delà des implications diplomatiques et économiques, les jeux de pouvoir et d’égo, les paroles de la CIJ ont apporté de la lumière aux Chagossiens (les natifs, ceux de la deuxième ou troisième génération) qui le souhaitaient. Ils célèbrent, pleurent de joie et de tristesse pour ceux, disparus, qui n’ont pas vécu ce moment-là et qui l’attendaient tellement forts, pourtant. Ils rêvent d’une nouvelle vie dans les îles. D’un nouveau départ, d’un nouveau chapitre. Pour les autres, ceux qui ont enclenché une vague de contestation, l’incertitude, la colère leur prend au cœur. Et ils pourront, ou pas, donner un nouveau tournant à l’histoire…

 

Jacqueline Uranie : «Touletan monn dir mo pou ale»

 

 

Samedi 2 mars dans la matinée. Une ambiance particulière règne au centre GRC à Pointe-aux-Sables. Les préparatifs sont en cours ; ce soir-là, on célèbre l’anniversaire d’Olivier Bancoult. Une fête organisée depuis longtemps, avant même le verdict de la CIJ. Ce dîner sera le moment pour la communauté de se retrouver, de partager un bon repas et des koz-koze d’avenir. Jacqueline Uranie, s’affaire pour que cette rencontre soit une réussite. À 49, celle qu’on appelle tendrement Makinn, n’a pas peur de reconstruire sa vie aux Chagos, d’y contempler tous les souvenirs – qui ont fini par devenir personnels – créés autour d’anecdotes racontés par ses parents et d’images de documentaires : «Touletan monn dir mo pou al laba.» Avec sa mère, bien sûr. Mais sans son père. Il est décédé, dit celle qui fait partie de la deuxième génération, avant de connaître cette joie. Makinn s’imagine déposant des fleurs sur la tombe de ses grands-parents, faisant ce devoir de mémoire dont elle a été privée toute sa vie. Et voir, enfin, des étoiles dans les yeux de sa mère : «Ça fait très longtemps que nous attendons ça.»

 

Claudie Anselme : «Je ne vais pas recommencer à zéro»

 

 

Elle a, longtemps, rêvé la terre de sa naissance. Elle est née à Peros Banhos, en 1969, et a dû quitter celle-ci deux ans plus tard : «Mes souvenirs sont nés et ont vécu dans l’histoire de mon père, Rosemond Saminaden.» Enfant, dans ses songes, une image ne la quittait plus : «Un garçon et une fille qui mangent dans une assiette face à la mer. Selon mon père, c’est mon frère et moi.» Pour son histoire en grains de sable perdus, elle espérait la victoire de la partie mauricienne. Mais cette victoire est arrivée trop tard pour elle. Claudie est trop malade, dit-elle, pour commencer une nouvelle vie : «Pa pou rekoumans a zero. Pena nanye laba. Nounn atan tousala. Dimounn p desede tou. Mo mem mo pa kone ki bondie reserve.» Elle souhaite simplement que le gouvernement mauricien lui donne une pension afin qu’elle puisse vivre paisiblement chez elle. Pour ses enfants, la question de retour ne se pose pas : «Mon aîné, ça l’intéressait avant. C’est lui qui demandait à mon père de raconter ses histoires. Mais, aujourd’hui, il vit en Angleterre, il s’est marié, il travaille, il suit une formation, alors je pense que les choses ont un peu changé.»

 

Chloé Ng Tiang Chang : «Ils doivent pouvoir retourner chez eux»

 

 

17 ans et membre de la troisième génération. C’est sa grand-mère qui est chagossienne et, pour celle-ci, pour sa mère qui a grandi au rythme des souvenirs, il y a, quand même un peu de Chagos en Chloé : «J’ai un peu suivi ce qui s’est passé.» Et elle estime que ceux qui souhaitent rentrer doivent pouvoir le faire : «Être déraciné, c’est vraiment dur. Ils doivent pouvoir retourner chez eux.» Elle, par contre, n’y pense pas : «Ma vie est ici. Mais pour visiter, ça me dirait bien.» Sa grand-mère ne pourra pas aller y vivre, néanmoins : «Elle a des problèmes de vue, ce sera difficile. Mais elle nous parle des Chagos, de comment sa vie lui manque, de comment c’était bien là-bas.» Elle ne pourra pas concrétiser l’espoir de toute une vie. Le temps a filé et, aujourd’hui, il est trop tard. C’est pour ça que Chloé n’oublie son le battement de son cœur qui résonne au rythme des Chagos : «Quand je vois des gens dire que les Chagossiens se battent uniquement pour avoir de l’argent, ça me fait mal.»

 

Ludovic Darbon : «Nous ne voulons plus que Maurice exploite nos ancêtres»

 

 

La colère est palpable dans les mots qu’il écrit. Par écran interposé, Ludovic Darbon répond à nos questions. L’avis consultatif de la CIJ ? Cet habitant de Crawley trouve ça tout simplement «silly» : «Ça va simplement favoriser le gouvernement mauricien, pas les Chagossiens. Et encore une fois, il va nous exploiter.» Pour lui, il est clair que les autorités locales n’ont pas à cœur l’intérêt de son peuple. D’ailleurs, se rappelle-t-il, l’ambassade mauricienne a refusé à sa mère un passeport mauricien : «La raison avancée, c’est que son lieu de naissance, sur son certificat, c’est les Chagos.» De cette expérience, dont il a retiré une certaine amertume mais aussi de l’incompréhension, naît une question essentielle : «Elle n’avait pas droit à ce passeport, on l’a compris. Mais, alors, que va-t-il arriver aux Chagossiens si l’avis consultatif est suivi ?»

 

Oui, son regard sur Maurice est empreint d’une certaine rancœur, nourrit au fil des années de promesses non tenues et de frustrations accumulées par une génération de Chagossiens déracinés, meurtris, traités, à un moment de leur histoire, comme quantité négligeable. «Quand les Chagossiens avaient reçu une compensation dans le passé, ils ont été volés par le gouvernement mauricien qui est en train de les exploiter une fois encore. Il veut juste le loyer que les Américains paient. Nous ne voulons plus que Maurice exploite nos ancêtres.»

 

Pour certains descendants de Chagossiens qui vivent en Angleterre, la victoire de Maurice à la CIJ est loin d’être une victoire. La crainte ? Tout ce que cela peut impliquer. Même s’il ne s’agit là que de spéculations. Perte de passeport britannique, difficulté de résider en Grande-Bretagne avec la nouvelle donne, arrêt des allocations ? Ça, c’est pour le côté pratique. Pour l’aspect émotionnel, il y a tout un chamboulement à imaginer. Et depuis le lundi 25 février, de nombreuses voix s’élèvent pour contester l’avis consultatif et/ou la possibilité d’un retour aux Chagos.

 

Ludovic Darbon ne se voit pas, lui, retourner sur l’île de naissance de sa mère : «Ces îles ont été une des plus grandes bases militaires au monde ces 50 dernières années. Est-ce que c’est, au moins, safe de vivre là-bas ?» D’ailleurs, la souveraineté mauricienne sur les Chagos ne l’intéresse pas. Bien au contraire : «Au moins, avec l’Angleterre, les Chagossiens ont la nationalité britannique et ils se battent pour leurs droits. Avec Maurice, ils ne pourront pas, le gouvernement est trop corrompu.» Oui, la colère est palpable.

 

- «Pas la même chose que de déraciner les gens des Chagos ?» On l’appellera Cindy. Car elle veut bien s’exprimer, mais préfère le confort de l’anonymat. À 15 ans, elle a suivi ses parents en Grande-Bretagne où elle vit depuis (aujourd’hui, elle a 29 ans). Et Cindy n’imagine pas sa vie autrement que celle qu’elle mène aujourd’hui : «J’ai deux enfants qui sont nés ici. Qu’est-ce que nous sommes supposés faire sur les îles Chagos si on nous donne la possibilité de repartir ? Ou même à Maurice ? Je n’ai rien là-bas. Tout ce que je possède est en Angleterre. Est-ce que si on doit y aller, ce ne sera pas la même chose que de déraciner les gens des Chagos ? Je pense que je ne suis pas seule à penser comme ça.» De sa grand-mère qui est chagossienne, elle se souvient d’histoires de départs précipités : «Elle parle du jour où ils ont été tirés de chez eux, où les officiers sont venus avec des fusils pour les forcer à partir, sans rien. Les chiens ont été tués. Encore heureux qu’ils n’ont pas considéré les Chagossiens comme des chiens, si vous voyez ce que je veux dire…»

 

Marie Sabrina Jean : «Moi j’y vais, bien sûr»

 

 

La joie a le pouvoir de transporter. De donner des ailes, de faire battre le cœur, plus vite plus fort. Et de mettre de la lumière dans chaque geste, chaque émotion. Depuis, le lundi 25 février, Marie Sabrina Jean savoure ce sentiment particulier. Ce brin de bonheur. Cet immense espoir. Elle est la représentante du Groupe Réfugiés Chagos (GRC) en Angleterre, où elle vit depuis de nombreuses années. Et elle a suivi toutes les étapes menant au jour du verdict. Et elle pourra toujours dire, qu’elle y était, qu’elle a vécu ces moments historiques, ces moments qui seront à jamais inscrits dans sa mémoire et la mémoire collective. Alors, pour elle, il n’y a pas de doute ; l’avis consultatif de la CIJ est une victoire et, oui, elle veut aller vivre aux Chagos : «Le GRC s’est toujours battu pour notre droit de retour et nos droits fondamentaux. Et notre retour en fait partie. Moi j’y vais, bien sûr.»

 

L’enthousiasme n’a pas besoin d’effacer les questions importantes. Fort heureusement ! Alors, Marie Sabrina Jean estime qu’il faut rappeler ses responsabilités et ses engagements au gouvernement mauricien : «Il doit les assumer et faire ce qui est nécessaire en permettant aux Chagossiens de rentrer à la maison pour y vivre ou y aller ponctuellement. Nous devrions également avoir le pouvoir de prendre les décisions sur les modalités de la reconstruction et sur ce qu’il adviendra de nos îles dans le futur.» Concernant les points de vue divergents concernant la souveraineté mauricienne et le retour dans les îles, Marie Sabrina Jean ne polémique pas : «Chaque être humain a son point de vue et il doit être respecté.» D’ailleurs, depuis toujours, elle prône l’unité des Chagossiens pour voir son rêve se réaliser : celle de cette grande famille chagossienne réunie sur la terre de ses parents. C’est la plus belle image qui s’impose à elle.

 


 

Questions à… Allen Vincatassin

 

Lui qui a mis sur pied un «gouvernement provisoire» des Chagos, «établi il y a six ans par voie de référendum», estime que Les Chagossiens doivent rentrer dans leurs îles grâce aux Britanniques. Pas grâce aux Mauriciens…

 

 

Que pensez-vous de l’avis consultatif de la CIJ ?

 

C’est très décevant, dans le sens où il n’y est pas question des droits des Chagossiens.

 

Quels sont les prochaines étapes ? Une collaboration avec les autorités britanniques est-elle envisageable ?

 

Il est trop tôt pour se prononcer. Mais les Chagossiens doivent obtenir une compensation de la part des Mauriciens eu égard au rôle qu’ils ont joué dans le déracinement.

 

Êtes-vous prêt à vivre sur Les Chagos ?

 

Bien sûr, moi et la majorité d’entre nous, souhaitent rentrer, c’est notre droit. Mais en tant que British Overseas Territories Citizens, pas en tant que Mauriciens.

 

Des Chagossiens en Grande-Bretagne ont exprimé leur refus de s’installer aux Chagos et d’avoir la nationalité mauricienne. Qu’en pensez-vous ?

 

Autant que je sache, la plupart d’entre nous souhaitent conserver la nationalité britannique car le gouvernement mauricien n’a rien fait pour nous protéger.