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Pravind Jugnauth : «Mo ladverser se lapres» - Les relations presse-pouvoir sous le regard d’observateurs

Ashvin Gudday, Harish Chundunsing  et Joël Toussaint analysent la déclaration du Premier ministre.

Les propos du Premier ministre ont créé la polémique. Mais était-ce vraiment nécessaire ? Éléments de réponse ici… 

Une réunion privée. Et des paroles qui ne devaient pas avoir une si large audience. Pourtant, elles ont été largement circulées et ont provoqué débats et prises de positions. C’est lors d’une réunion de la régionale du MSM à Terre-Rouge que Pravind Jugnauth a fait la déclaration suivante : «Mo pa per lopozition ditou ! Mo adverser, ou kone kisann-la ? Mo adverser se lapres !» Du côté du gouvernement, on assure que le Premier ministre ne ciblait pas toute la presse, mais bien les journalistes qui ont un hidden agenda et qui s’affichent comme proche de l’opposition. «Nanien seki gouvernma fer bon, savedir ena enn problem, non ? Bizin inpe aveg pou pa trouve seki nou pe fer», assure un membre du MSM. Joël Toussaint et Harish Chundunsing, membres fondateurs de la Journalists Association of Mauritius, devenue une réalité fin 2023, ainsi qu’Ashvin Gudday, observateur de la vie politique et syndicale, décryptent les propos du Premier ministre et ses implications.

 

Un non-event. La déclaration du Premier ministre peut, presque, passer inaperçue, selon Harish Chundunsing : «La presse a vécu des moments beaucoup plus sombres que la simple déclaration de guerre de Pravind Jugnauth. Ceux qui avaient voulu "apprivoiser" la presse, nommément sir Seewoosagur Ramgoolam et sir Anerood Jugnauth, ne sont plus de ce monde, mais la presse mauricienne est toujours là, plus vivante et dynamique qu’auparavant. En ces 250 années d’existence, la presse a vu pire que la déclaration de l’actuel Premier ministre et il faut plus que cela pour ébranler ses assises.» Il rappelle «la censure imposée par le gouvernement travailliste durant les années 70 ou l’amendement au Newspaper and Periodicals Act - une loi bâillon - introduite par le gouvernement MSM en 1984, pour ne citer que ces exemples».

 

Une réjouissance, presque. Harish Chundunsing a décidé de «décrypter» ainsi les propos du Premier ministre : «J’y vois une reconnaissance à la fois implicite et explicite d’un politique – et pas n’importe lequel – de l’influence des médias. Ce qui, a mon avis, devrait réjouir tous ceux exerçant cette profession. Je m’inquièterais beaucoup plus de la censure de mes pairs que de celle d’un homme politique.» Selon lui, chacun est libre de choisir ses alliés et ses adversaires : «Tant pis pour le Premier ministre s’il a choisi de designer la presse comme son adversaire. Je voudrais seulement lui rappeler cette phrase d’un journaliste américain : "You don’t pick up a fight with someone who buys ink by barrel".»

 

Des adversaires. Joël Toussaint le précise ; les sphères d’activités – presse, pouvoir – ne sont pas les mêmes. Et il s’agit là d’un point d’importance capitale : «Les journalistes opèrent dans le champ médiatique et les politiciens, dans le champ politique. C'est quand même triste d'avoir à expliquer de telles basiques à un Premier ministre. Comment peut-on être adversaires quand les journalistes évoluent sur un terrain différent de celui des candidats à la députation ?»

 

«Grandement choqué». Ashvin Gudday le dit. Que le Premier ministre avance que c’est la presse son véritable adversaire, écartant/diminuant l’opposition, cela l’a «grandement choqué». Puis, il a décidé d’y voir plus loin : «Je me suis dit qu’il est probable que cela soit une tentative de minimiser l’ampleur de l’alliance de l’opposition parlementaire qui a, quand même, maintenu le momentum à travers plusieurs sorties publiques et une stabilité étonnante en termes de collaboration.»

 

Des propos «éventuellement dangereux». Mais pour qui ? C’est la question que se pose Joël Toussaint : «Pour la presse, pas vraiment. Ce serait de bonne guerre si nous étions engagés dans le champ politique. Mais ce n'est pas le cas ; la presse exerce son devoir de vigilance dans tous les domaines de la vie publique et, elle rend même compte, aujourd'hui, de ce qui se passe dans certaines rédactions perméables aux influences du pouvoir.» Pour l’opposition alors ? «Dans une certaine mesure, oui, puisque les propos partisans de Pravind Jugnauth veulent faire accroire qu'il a affaibli les forces d'opposition, et l'opposition parlementaire en particulier.» Mais le danger est, encore une fois, ailleurs : «Le Premier ministre a, de toute évidence, oublié qu'il est le Leader of the House et qu’il devrait se soucier de ce Speaker qui met son opposition sous l’assommoir. Au lieu de cela, il s’enorgueillit de cette opposition affaiblie. C’est là que l’on s’aperçoit que le danger est véritable pour la démocratie et pour la société mauricienne.»

 

Le Premier ministre temporise. Sur les ondes de Top FM, quelques jours après ses propos polémiques, Pravind Jugnauth a apporté la précision suivante : «Mo pena okenn problem ek lapres ; li ena so drwa de kritik ek dobzektivite.» Une stratégie pour contrer une mauvaise communication ? Pour Ashvin Gudday, ça se pourrait bien : «Il ne faut pas se tromper d'adversaires tant l'enjeu est grand à l'approche des élections.»

 

L’opposition s’offusque mais… Les relations presse-pouvoir ne sont pas un long fleuve tranquille, comme le rappelle Ashvin Gudday. Il prend l’exemple du refus de débats médiatiques (parmi tant d’autres) de l’alliance PTr-MMM en 2014 : «Des questions se posaient concernant le projet de deuxième république avec réformes constitutionnelles. À mon avis, le clip Vire mam et la promesse de meilleures prestations sociales seuls n’ont pas été les éléments émancipateurs de Lalians Lepep. Il y a aussi eu la rupture de communication de l’alliance rouge-mauve qui avait déserté les plateaux médiatiques à l’époque. Et le peuple a sanctionné le projet présidentiel pour son manque de visibilité et de transparence puisque ce projet était assez opaque dans l’opinion publique.»

 

Both sides of the story. Mais les relations ne sont pas toujours ardues entre les politiques et la presse. Tout dépend où on se situe, estime Ashvin Gudday : «Il y a plus de conflits presse/pouvoir quand une formation politique est à l’hôtel du gouvernement, plutôt que dans le camp de l’opposition. C’est un pattern qui se répète.» Ne pas avoir à rendre des comptes détendrait l’atmosphère : «Paradoxalement, une formation politique gagne en crédibilité quand elle est dans l'opposition puisqu'elle n'est pas answerable aux scandales, mais plus dans un mode de dénonciations.»

 

Des conflits qui… rassurent. «Cette relation reste et restera toujours conflictuelle et cela est rassurant parce que la presse libre est définie comme étant le quatrième pouvoir et est supposée être un contrepouvoir», avance Ashvin Gudday. Car dans sa fonction, elle est là pour veiller, rappelle notre interlocuteur : «Dénoncer les maldonnes, la corruption, brosser des tableaux et questionner les gestions et l’administration des affaires du pays pour promouvoir la bonne gouvernance sont parmi les rôles de la presse. La complaisance presse/pouvoir n’a pas sa place dans une démocratie, voire la république que nous sommes.»

 

Tant que la ligne rouge n’est pas franchie... Il faut simplement vivre avec les contentieux, estime Harish Chundunsing : «La ligne rouge est franchie à partir du moment où l’un ou l’autre outrepasse ses droits et devoirs.» Une responsabilité propre qui appartient à chaque camp : «La liberté de la presse nous impose des devoirs et quand nous commençons à, par exemple, jouer à la police ou nous substituer aux cours de justice alors, je dirais qu’on franchit une ligne rouge. De la même manière quand les hommes politiques se mettent à dicter à la presse la manière dont elle devrait s’acquitter de sa tâche, une ligne rouge est aussi franchie.»

 

Et aussi longtemps que la presse peut se montrer combative et résiliente face aux attaques, estime Harish Chundunsing, tout se déroule normalement : «Ce qui fait la force de la presse mauricienne c’est la pluralité des titres et les opinions diverses qu’elle diffuse. Compromettre cela est une limite qu’il ne faut pas franchir.» Pour Joël Toussaint, c’est aux médias de s’assurer de cela, même si les politiques tentent d’aller trop loin, surtout à l’approche des législatives : «Si ceux engagés dans le champ politique ne se reconnaissent aucune ligne rouge, en revanche, au sein de la presse, on va s'assurer que les complaisances – politiques et commerciales – deviennent des lignes rouges à ne pas franchir.» D’où, dit-il, l’importance de l’association des journalistes dont il est le président : «Mon collège exécutif est composé de personnes déterminées à faire de l'autorégulation de notre profession une réalité. Cela va ébranler certains pouvoirs qui se sont constitués au sein même des médias. Et tant pis si cela perturbe aussi des leaders de partis. Que chacun s’occupe de son champ et qu’ils comprennent que nous n’évoluons pas dans la même ligue.»