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Les rescapés entre soulagement, douleur et pression

Ils ont vécu de véritables montagnes russes émotionnelles au cours de ces derniers jours. Après le soulagement d’avoir eu la vie sauve et la tristesse d’avoir perdu plusieurs de leurs amis ce lundi 31 août, les quatre rescapés du naufrage du Sir Gaëtan – Clifford Philippe Montagne-Longue, Elvis Alain Eléonore, Kwong-Fa Yan Sun Fong et Antonio Sandro L’Aiguille – doivent désormais faire face à la pression exercée sur eux par les autorités pour tirer cette affaire au clair. Témoignages...

Leur métier, ils l’exercent depuis très longtemps. Durant leurs longues années de carrière, ils en ont vu des vertes et des pas mûres au cours de leurs innombrables sorties en mer. Toutefois, le cauchemar vécu ce lundi 31 août n’est en rien comparable à ce qu’ils ont traversé jusqu’ici. Clifford Philippe Montagne-Longue, Elvis Alain Eléonore, Kwong-Fa Yan Sun Fong et Antonio Sandro L’Aiguille sont les quatre marins rescapés du naufrage du remorqueur Sir Gaëtan. Ils sont actuellement hospitalisés. Bien que soulagés et conscients d’avoir échappé à la mort au cours de cette tragédie qui a coûté la vie à trois de leurs collègues – un quatrième est toujours porté disparu –, ils sont marqués à vie. Et le fait qu’ils seront bientôt interrogés par les enquêteurs du Central Criminal Investigation Department (CCID) afin de situer les responsabilités sur ce drame ne fait que leur mettre une pression supplémentaire, alors qu’ils sont déjà très perturbés psychologiquement.

 

Il est affecté à la Marine Operations Unit. Le marin Philippe Montagne-Longue, 58 ans, est toujours admis à l’hôpital SSRN suite aux événements tragiques du 31 août. Ce soir-là, il a été secouru par un hélicoptère de la police quelque temps après que le capitaine Moswadeck Bheenick a envoyé un signal de détresse. «Je vais légèrement mieux», indique-t-il. Mais il n’est pas près de reprendre le large : «Je suis encore sous le choc de ce qui s’est passé. Cela prendra du temps avant que je me remette émotionellement de ce que j’ai vécu. Les enquêteurs du CCID m’ont rendu visite jeudi et ont voulu obtenir ma version des faits mais je n’ai pas pu la leur donner, je ne m’en sens pas encore capable.» Bien qu’il compte une dizaine d’années de carrière au sein de la Mauritius Ports Authority (MPA), il avoue : «C’est la première fois que je vis une chose pareille.»

 

Lorsqu’il a été sollicité pour faire partie de l’équipage qui devait remorquer la barge L’Ami Constant, il ne s’est pas posé de questions. «Habituellement, je ne me concerte qu’avec mon bosun (le défunt Lindsay Plassan). Lorsqu’il m’a dit qu’il aurait besoin de moi, j’ai accepté. Mo travay le por me mo abitie pran enn-de travay avek zot.» En prenant la mer, ce jour-là, il ne s’est pas attardé sur les conditions météorologiques : «Je ne suis pas celui qui prend les décisions. Je n’ai jamais remis en question les ordres de mes supérieurs. Je ne sais pas non plus auprès de qui Lindsay a obtenu les ordres pour conduire cette opération en dépit du temps car c’est hors de ma portée.»

 

Opération périlleuse

 

C’est avec beaucoup de peine qu’il revient sur les événements de cette soirée fatidique. «Je ne me suis pas aperçu tout de suite que la barge avait brisé la coque du remorqueur. La salle des machines a été la première à prendre l’eau et nous n’y avons pas tous accès. Ce sont des mécaniciens qui sont venus nous alerter. La mer était démontée.» Il affirme que ses collègues ont fait de leur mieux pour empêcher l’eau de pénétrer davantage dans le remorqueur, en faisant notamment usage d’une pompe à eau, en vain. «Ils ont essayé de trouver toutes les solutions imaginables mais l’eau pénétrait bien trop rapidement. Le capitaine n’a eu d’autre choix que de nous demander d’enfiler nos gilets de sauvetage et d’évacuer le bateau sur des canots», se remémore-t-il avec amertume.

 

Cette opération périlleuse a également laissé un goût amer à Elvis Eléonore. Marin depuis une trentaine d’années, le rescapé de 56 ans est affecté à la Marine Operations Unit de la MPA depuis environ neuf ans. Il est, lui aussi, toujours hospitalisé depuis le drame. D’après son fils Eric, il est ressorti «complètement bouleversé, traumatisé. Ce qui s’est produit l’a vraiment affecté». Pourtant, son père n’a jamais reculé devant les défis. «L’équipe ayant conduit cette opération était composée de marins téméraires. Zot pa per travay, zot pa per nanye. Mon père s’est toujours débattu pour gagner sa vie. Ce n’est pas la première fois qu’il va en mer par un temps pareil ; le mauvais temps ne lui a jamais fait peur. S’il ne connaissait pas son travail, il ne serait pas parmi nous aujourd’hui. Mais cela reste chagrinant que trois de ses collègues y aient laissé la vie.»

 

Elvis Eléanore a quitté son domicile tôt dans la matinée du 31 août pour rejoindre ses collègues. «Il nous avait prévenus qu’il faisait partie de l’équipe désignée pour ramener la barge au port et qu’il ne rentrerait pas ce soir-là. Nous sommes habitués à ses horaires difficiles», explique Eric. Ce n’est qu’aux alentours de 22 heures, soit trois heures après que les marins ont rencontré des difficultés, qu’une connaissance de son père l’a informé du naufrage. Il s’est alors renseigné auprès de la National Coast Guard (NCG) sur la situation et c’est finalement le lendemain, aux alentours de 4h30, qu’il a appris que son père avait été secouru et conduit à l’hôpital. «On m’a appris qu’un hélicoptère l’avait sorti de l’eau alors qu’il se trouvait sur la passe. Lorsque je l’ai rencontré, il était très affaibli. Il m’a expliqué qu’il avait perdu la notion du temps ; il avait passé environ cinq heures dans l’eau. Il avait des égratignures sur les bras, faisait de l’hypoglycémie et avait dû être placé sous respiration artificielle parce qu’il avait avalé de l’eau salée. Mais il est à présent hors de danger d’après les médecins.»

 

Du côté de Kwong-Fa Yan Sun Fong, plus connu comme Jim, la tension a aussi pris l’ascenseur au cours de ces derniers jours. Encore affligé par la perte de trois de ses collègues et la disparition du capitaine Moswadeck Bheenick en mer, le Senior Technician de 54 ans s'interroge désormais sur ce qui va bientôt se passer avec l’implication du CCID dans cette affaire. «Vu qu’une enquête est en cours, le sujet est bien trop sensible pour qu’il revienne sur ce qui s’est passé», indique Sharon, sa fille. Elle préfère donc ne pas s’attarder sur les tristes événements du 31 août. Son père, qui fait partie de la Marine Engineering Unit, compte 30 ans de carrière au sein de la MPA. «Ce qui lui est arrivé a été un moment traumatisant pour nous également. L’attente a, certes, été longue mais, au final, nous sommes soulagés qu’il s’en soit sorti.» Kwong-Fa Yan Sun Fong est toujours admis à l’hôpital. Il est hors de danger mais les médecins préfèrent le garder sous observation.

 

Le quatrième rescapé est Antonio Sandro L’Aiguille. Âgé de 50 ans, il compte 16 ans de carrière à la MPA. Il est Controller et fait partie de la Marine Engineering Unit. D’après nos renseignements, il est, lui aussi, toujours hospitalisé. Nous n’avons pu l’avoir, ni l’un de ses proches, pour commenter ce tragique événement.

 


 

Les quatre hommes bientôt entendus par le CCID

 

Plusieurs jours après le naufrage du remorqueur Sir Gaëtan au large de Poudre-d’Or, le flou persiste toujours quant à l’identité de celui ayant donné les directives afin de conduire cette opération. Ce jour-là, la décision a été prise de remorquer la barge L’Ami Constant, appartenant à la compagnie Taylor Smith, jusqu’au port, et ce, malgré des conditions météorologiques défavorables.

 

Le commissaire de police Khemraj Servansing a ainsi désigné l’ACP Budoo, du Central Criminal Investigation Department (CCID), pour conduire cette enquête. Pour l’heure, les soupçons se portent sur le Port Master Gervais Barbeau et son adjoint Kavidev Newoor. Ils ont formulé une demande de congé auprès de leurs supérieurs, le temps que se poursuive cette enquête, et celle-ci a été agréée.

 

L’interrogatoire des rescapés du drame devrait s’avérer déterminante dans le cadre de cette affaire. Mais à ce stade, leur version des faits n’a pas encore pu être consignée car ils sont toujours en état de choc. Ils devraient donc être interrogés la semaine prochaine, soit une fois remis de leurs émotions suite à cette tragédie ayant coûté la vie à trois de leurs collègues.

 

Entre-temps, dit-on du côté des Casernes centrales, les enquêteurs procèdent à la collecte de données – les relevés d’échanges téléphoniques, les e-mails échangés, le job roster, entre autres – afin d’y voir plus clair dans cette affaire.

 

Elodie Dalloo

 


Mauritius Ports Authority : en attendant des réponses

 

Qui a pris la décision pour que le Sir Gaëtan procède au remorquage de la barge L’Ami Constant, appartenant à la compagnie Taylor Smith, alors que les conditions météorologiques ne s’y prêtaient pas ? Cette question revient sans cesse depuis que le remorqueur est entré en collision avec la barge en question, causant une véritable tragédie en mer. Pour faire la lumière sur cette affaire, la Mauritius Ports Authority (MPA) instituera une enquête départementale qui sera présidée par un ancien magistrat et qui sera indépendante de l’enquête policière. La décision d’une Court of Investigation en vertu des provisions du Merchant Shipping Act a été entérinée par le Conseil des ministres le vendredi 4 septembre.

 

Alors qu’ils sont sous le feu des projecteurs depuis le début de cette affaire, le Port Master, le capitaine Louis Gervais Barbeau, et son second, le capitaine Kavidev Newoor, ont, pour leur part, été appelés à prendre un congé le temps que l’enquête soit complétée et que les responsabilités soient situées. Le Conseil d’administration de la MPA s’est réuni pour accepter leur congé qui a pris effet le samedi 5 septembre. La décision a été rendue officielle dans un communiqué. «Conséquemment, le Conseil a décidé, en l’absence du capitaine Barbeau, que le capitaine Mamode Imran Dowlut assure l’intérimat au poste de Port Master. De plus, le capitaine Daniel France Nookia assistera le capitaine Dowlut dans la supervision des opérations maritimes et dans les tâches administratives.»

 

Contacté au téléphone, le capitaine Louis Gervais Barbeau s’est refusé à tout commentaire. «Je n’ai rien à dire. Il y a une enquête en cours.» Plus tôt dans la semaine, alors qu’il participait à une émission radiophonique, il avait expliqué que le remorqueur était adapté à ce type de travail malgré les conditions climatiques. Il a ajouté que l’ordre de dépêcher le Sir Gaëtan ne venait pas de lui. Il a déclaré qu’il était au courant que l’opération devait se faire mais qu’il ne l’a pas personnellement supervisée.

 

Plus tôt dans la semaine, le leader de l’opposition, Arvin Boolell, a réclamé la mise sur pied d’une commission d’enquête pour faire la lumière sur le naufrage du remorqueur. Selon lui, «il est clair et net qu’il y a eu négligence et qu’il ne s’agit pas d’un accident» et que ceux qui ont donné les directives pour procéder à l’opération doivent rendre des comptes. Lors d’une conférence de presse conjointe du MMM, du PTr et du PMSD, Paul Bérenger, Navin Ramgoolam et Xavier-Luc Duval sont aussi revenus sur cette affaire. «Nous avons demandé une full-fledged commission of enquiry sur l’affaire Wakashio. Il faut l’étendre au drame du remorqueur Sir Gaëtan car ces deux affaires sont liées. Ce n’est que comme ça que nous aurons des réponses et que les responsabilités seront situées», a lancé Paul Bérenger. Ensemble, les trois partis ont demandé au gouvernement de rappeler le Parlement alors que le pays fait face à une telle crise.

 

Amy Kamanah-Murday

 


 

Jean-Yves Chavrimootoo, négociateur syndical à la MPA : «Il y a suffisamment d’éléments pour un prima facie case pour homicide»

 

Il est en colère et il y a de quoi. Jean-Yves Chavrimootoo, négociateur syndical de la Mauritius Ports Authority Marine and Other Staff Union (MPAMAOSU), est très remonté contre la direction de la MPA après le terrible drame en mer où trois employés de cet organisme sont morts et un porté disparu. Il accuse le management de «négligence».

 

«Il y a suffisamment d’éléments pour un prima facie case pour homicide. Se enn krim kinn deroule dan Poudre-d’Or. Mo ti deza dir Port Master Gervais Barbeau ek so assistant Kavidev Newoor ki pou ena mor enn zour. Ou kone ki zot ti reponn mwa avek enn gran sourir ? The job needs to be done. Se pou sa ki mo revolte zordi. Kat inosan inn mor dan vid», martèle Jean-Yves Chavrimootoo.

 

Le négociateur syndical accuse Kavidev Newoor d’avoir ordonné à l’équipage du remorqueur Sir Gaëtan de sortir en pleine nuit pour aller récupérer la barge L’Ami Constant – appartenant à la compagnie Taylor Smith –, alors que la météo avait déconseillé les sorties le soir fatidique, soit le lundi 31 août. «Il était chez lui lorsqu’il a ordonné au capitaine Bheenick, au téléphone, d’aller faire cette opération. Les membres de l’équipage avaient émis des objections. Mais ils n’ont pas eu d’autre choix que d’exécuter cette instruction du Deputy Port Master. Linn order zot pou fer sa.»

 

Jean-Yves Chavrimootoo se demande quelle était l’urgence de faire remorquer L’Ami Constant qui était en mode stand-by à proximité du Wakashio, à Pointe-d’Esny, depuis près d’un mois, alors qu’un rapport indique que ce soir-là, il y a eu des vagues de 6,7 mètres. «Pour quelle raison le Deputy Port Master a-t-il ignoré le communiqué de la station météorologique sur l’état de la mer ?»

 

L’Ami Constant, à la retraite depuis huit ans, avait été réquisitionnée par les autorités après le naufrage du Wakashio. «Nous ne voulons pas savoir pourquoi L’Ami Constat a été réquisitionnée. Ce que nous voulons savoir, c’est pourquoi Kavidev Newoor a insisté pour que l’équipage du Sir Gaëtan soit déployé en pleine nuit dans une mer houleuse pour aller remorquer cette barge d’un opérateur du privé.» Jean-Yves Chavrimootoo est d’avis que les familles des disparus doivent aussi avoir des explications sur cette opération périlleuse, d’autant que le Sir Gaëtan n’était pas apte à effectuer cette mission. «Ce remorqueur est vieux. En opération depuis 27 ans, il était entre 30 à 40 % de sa polling capacity.»

 

Le négociateur syndical explique qu’il y avait eu un «survey» en 2010 sur le Sir Gaëtan, qui a conclu que la MPA devait remplacer ce remorqueur en 2018. Ce qui n’a pas été fait. «Ce remorqueur devait être mis à la retraite. Je vais vous choquer en vous disant que cela fait seulement une semaine que la MPA a fait installer un ancre dessus. Les marins avaient, au préalable, improvisé avec enn bout feray», soutient Jean-Yves Chowrimootoo. Son syndicat a eu une dernière rencontre avec le management à ce sujet le 27 juillet.

 

La question a été soulevée avec Aruna Devi Bunwaree-Ramsaha, Deputy Director General. «Elle nous avait dit que la MPA allait louer un remorqueur, que ça allait être fait incessamment. Ce qui est faux car ziska ler, li pankor vini mem», regrette notre interlocuteur. Il est également très remonté contre le Port Master. Il affirme que Gervais Barbeau avait présidé un Technical Committee le 20 septembre pour écouter des doléances. Mukhram Moloo, directeur des ressources humaines, était également présent. Le but était de leur faire part de tous les problèmes concernant les employés qui sont syndiqués sous la MPAMAOSU, «C’est aberrant. La MPA n’a même pas un Marine Engineer à la tête de la Maintenance Unit. Nous avions également abordé le sujet du recrutement de marins car la MPA manque de personnel mais rien n’a été fait pour y remédier.»

 

Jean-Yves Chowrimootoo persiste et signe : «Sindika ti osi dir MPA ki li pe met lavi travayer an danze ek ki enn zour pou ena mor. Li domaz ki pa finn pran okenn aksion. Rezilta : kat inosan finn mor. Nou sindika denons osi relasion insestiez ant management MPA ek bann operater prive. Nou sindika denons osi sa mank polites prezidan MPA, Ramalingum Maistry, anver fami bann viktim. Linn dir ki zot pou gagn enn konpansasion sis lane saler. Li bon ki bann fami-la kone ki se SICOM ki pou pey zot parski se zot ki gesioner plan pansion MPA kot bann travayer lamem finn kontribie.»

 

Jean Marie Gangaram