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Faizal Jeeroburkhan, observateur politique : «Les répercussions peuvent être catastrophiques…»

Depuis les révélations de Sherry Singh, l’affaire de sniffing allégué va de rebondissements en rebondissements. Depuis quelques jours, elle a pris une tournure géopolitique. On parle de guerre entre l’Inde et la Chine au sein de l’océan Indien, d’espionnage, de sécurité nationale et des questions se posent sur ce qui se passe vraiment à Agalega. L’observateur politique Faizal Jeeroburkhan nous éclaire sur le sujet…

De nouveaux éléments ont fait surface. Parmi, le fait que la capture de données concernerait principalement la région de Floréal, là où se trouvent les ambassades. Quelle lecture faites-vous de la situation ?

 

Selon l’express du jeudi 28 juillet 2022, il semble que la capture de données concerne non seulement la région de Floréal mais aussi Rose-Hill et la capitale. C’est certainement plus grave que ce qu’on redoutait jusqu’à l’heure. Il y a eu «capture de data» sur le réseau SAFE simplement sur les directives du PM en ignorant le consortium qui a un droit de regard sur le câble et en allant à l’encontre de l’ICT Act et du Data Protection Act. Selon le député travailliste Osman Mohamed, la clause 26.1 du contrat que MT a signé avec le consortium gérant le câble SAFE stipule que toute divulgation de données à une partie tierce est formellement interdite. Le PM a pris sur lui pour donner des directives par voie téléphonique au CEO de Mauritius Telecom pour violer ce contrat sans le consentement du Board. C’est inédit et extrêmement grave.

 

Pour les Mauriciens, toute cette histoire de sniffing allégué reste très complexe. Outre le volet technique, l’affaire a pris, ces derniers jours, un aspect géopolitique. Les ambassades disent suivre la situation de près. Quelles pourraient être les répercussions pour Maurice ?

 

La complexité de cette histoire découle de l’ambiguïté et de l’opacité dans les déclarations tardives du PM qui communique essentiellement à travers la MBC ou, souvent, durant les réunions socioculturelles et les inaugurations des nouvelles infrastructures. Selon lui, le PMO avait reçu des informations inquiétantes l’année dernière concernant la sécurité de notre réseau de communication ; ceci, pour justifier la nécessité d’un «survey» indépendant par des techniciens spécialisés. Cependant, les lettres du 21 octobre et du 22 décembre 2021, adressées par le PMO au CEO de MT, ne font aucune mention de «survey». Celle du 12 avril 2022 où mention est faite de «survey» n’apparaît pas, semble-t-il, dans le Dispatch Book de MT. Au début, c’était le PM Indien qui était mis en avant pour justifier l’accès à la landing station de SAFE. Par la suite, on a dit que c’est sur l’intervention du Security Adviser du PM que le gouvernement indien a recommandé l’équipe de techniciens indiens. L’inquiétude est palpable au niveau des ambassades, aussi bien que chez les acteurs des secteurs financiers, bancaires, BPO, offshore, etc. Les répercussions peuvent être catastrophiques sur les plans diplomatique, politique, économique, de la souveraineté et de la sécurité nationale. Notre image sur le plan international est déjà ternie. On nous qualifie, avec raison, d’État voyou.

 

On parle beaucoup de l’Inde et d’Agalega où une base militaire indienne est actuellement en construction. La thèse de bataille géopolitique entre l’Inde et la Chine au cœur de l’océan indien fait aussi surface. Serait-ce là le point central de cette affaire ?

 

La route maritime entre l’Asie et l’Afrique dans l’océan Indien est devenue un enjeu géopolitique majeur pour les grandes puissances comme la France et les États-Unis de par leurs présences militaires à l’île de La Réunion et aux Chagos respectivement. Elle a aussi attisé la rivalité entre l’Inde et la Chine pour le contrôle de cette route. Une guerre froide et sournoise dure depuis un certain temps entre ces deux nouvelles puissances. Agalega, territoire mauricien, est idéalement situé pour faciliter la surveillance aérienne et maritime de cette zone jusqu’au canal du Mozambique. En cédant Agalega à l’Inde en 2015 pour la construction d’une base militaire, avec une piste d’atterrissage de 3 000 mètres pouvant accueillir des Boeings P-81, au coût de Rs 13 milliards et en espérant être protégée par le bouclier indien, Maurice est inévitablement entraînée dans cette guerre.

 

Nous avons des liens étroits de coopérations bilatérales avec les deux pays sur les plans économique, commercial et culturel. La Chine est déjà présente sur notre territoire à travers Huawei qui est responsable des installations d’équipements à MT et le projet Safe City. La Chine détient déjà une base militaire à Djibouti et compte bientôt établir une nouvelle base militaire à Madagascar pour consolider sa position. L’Inde a récemment effectué des manœuvres militaires conjointes avec la France à La Réunion et avec les États-Unis à la base militaire des Chagos. Cette année, Maurice a également été admise en tant que membre à part entière du Colombo Security Conclave, un groupe régional pour la sécurité maritime fondée par l’Inde, les Maldives et le Sri Lanka.

 

Avec ces tractations en toile de fond se joue la saga d’espionnage sur le câble optique SAFE à la Landing Station de la Baie-du-Jacotet. L’Inde voudrait bien avoir accès aux bandes passantes pour espionner les manœuvres chinoises et celles des autres puissances. On peut aussi se poser une autre question. Pourrait-on se servir du data capture pour influencer les élections municipales et législatives à Maurice ? Selon les médias indiens, les logiciels Pegasus et TEK LOG ont été utilisés avec succès en Inde pour influencer les électeurs Indiens. Affaire à suivre !

 

Après un long silence, Pravind Jugnauth s’est adressé à la population pour, dit-il, nous «rassurer». Il maintient que les accusations portées contre lui sont sans fondement. Selon vous, est-ce que ses explications sont pour autant convaincantes ?

 

Les explications du PM ne sont nullement convaincantes. Non seulement il a attendu des semaines pour communiquer mais il a réussi l’exploit de créer plus de confusion et de doute après ses multiples interventions auprès d’une audience restreinte et partisane. Au Parlement, il évoque le «secret d’État» ou une «enquête en cours» pour ne pas répondre aux questions et c’est au Speaker d’agir en «goalkeeper». À la place des preuves et des explications crédibles pour réfuter les allégations de Sherry Singh et des lettres/rapports du Chief Technical Officer de MT, il se contente de demander à la population d'«atann ou pou kone». Il se méfie des journalistes qui sont à l’affût avec des questions embarrassantes. Il n’a jamais donné une réponse précise et convaincante sur la nature de la menace qui pèse sur le réseau de communication et qui a nécessité la sollicitation de l’aide indienne.

 

What’s next pour Pravind Jugnauth ?

 

Avec autant de réponses fabriquées et contradictoires, Pravind Jugnauth n’apaisera pas la population. Il s’est décrédibilisé aux yeux des Mauriciens. Les citoyens le soupçonnent de haute trahison et d’atteinte à la souveraineté envers notre pays au profit d’une puissance étrangère. S’il persiste dans la voie qu’il a choisie depuis le début de l’affaire, il terminera sa carrière politique dans la honte et le déshonneur, comme son ex-homologue Boris Johnson ou encore la dynastie qui est responsable de la banqueroute au Sri Lanka. Pour sauver les meubles, il doit impérativement se ressaisir, changer de fusil d’épaule et adopter une attitude plus conciliante avec plus de transparence, d’honnêteté, de patriotisme et le respect des lois aussi bien que des institutions.