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Construction à l'amiante : Des maisons, des histoires

Ramdawar Soorojdev a grandi dans des habitations comme celle-ci.

3 113 familles vivent encore dans ces habitations faites d'un matériau dangereux. Elles ont décidé de se regrouper.

Des fenêtres closes, le silence aux alentours. Une maison bleue prise dans les bourrasques de cette fin d'après-midi à Bois-Chéri où le froid griffe, plus qu'il ne mord. Une habitation rectangulaire, à l'architecture simple mais reconnaissable (des panneaux assemblés) et à l'intérieur, toute une vie, toute une histoire. Celle de Marie-Clarinette Jacquelin. Elle travaille dans les champs de thé, s'occupe d'un mari malade et n'est jamais loin de ses cinq enfants, âgés de 16 à 31 ans, et de ses deux petits-enfants. Elle vit dans cette maison depuis toujours, parle de sa «gran tifi» épileptique, des difficultés à respirer, des nuits agitées. Mais aussi de cette amiante qui est de tous les murs, de toutes les partitions. De ce matériau de construction nocif à la santé, qui fait partie de son quotidien et dont elle connaît la dangerosité : «Depi bien lontan mo kone li pa bon, me ki pou fer, nou pena le mwayin pou fer kitsoz.»

 

Il faut continuer à vivre dans ces maisons ; tout en souhaitant, comme elle, que les enfants n’y vivent pas trop longtemps et construisent autre chose (avec l’aide du Trust Fund for the Integration of Vulnerable Groups, deux maisons en tôle ont été bâties sur le terrain). Marie-Clarinette Jacquelin vit, elle, toujours dans sa maison d'amiante. Elle fait partie de ces 3 113 familles qui résident dans des habitations, de type EDC/ex-CHA, où l'amiante est présente. Grand-Port, Cité Argy, Bois-Chéri, Henrietta, Case-Noyale, Grand-Gaube et Piton, entre autres, sont des régions concernées. D'ailleurs, ces familles sont descendues dans la rue, à Port-Louis, il y a quelque temps, avec l’aide de Lalit, pour dire leur colère d'être oubliées. Et ont fait part de leur demande aux autorités : la possibilité de bénéficier d'un plan national de désamiantage. Si la problématique des habitations de l'ouest de l'île est bien connue. Celle du Sud l'est un peu moins. C'est pour cela que nous avons opté pour cette région lors de ce reportage et que nous sommes tombés sur Marie-Clarinette Jacquelin…

 

Elle rêverait que les autorités «kraz lakaz-la» et leur donnent «enn lot». C'est pour cela qu'elle était présente dans la capitale pour la manifestation. Elle pense à sa fille malade, à ses petits-enfants qui respirent cet air qu’elle sait impropre. Et cela, même si au niveau du ministère de la Santé, on se veut rassurant : «Les habitants ne doivent pas ébrécher les partitions. Tant qu'elles sont en bonnes conditions, il n'y a aucun risque.» Mais il est bien là le problème, ces planches qui protègent de l'amiante sont forcément abîmées. Les années sont passées, la maison a vécu. On y a percé des trous pour y accrocher une photo, un souvenir d'une personne perdue, un calendrier...

 

Danger silencieux

 

La pluie s'est s'infiltrée du toit fragile en tôle parsemé de trous et a fait son chemin. À Riambel, chez Florida Édouard Anselina, les dégâts sont moins visibles. La maisonnette est entourée d’un jardinet propre et bien entretenu, peinte bleu ciel et chaleureuse. Mais Florida Édouard Anselina, 77 ans, raconte son cauchemar la nuit : «Je n'arrive pas à dormir, je m'étouffe. Je tousse, je n'arrive pas à respirer.» Elle sent quelque chose dans l'air, dans les particules qu'elle respire. Un danger silencieux qu'on ne sent pas, qu'on ne voit pas. Depuis quelque temps, son fils, qui a aménagé une dépendance en béton dans la cour, lui a donné une chambre pour qu'elle soit plus à l'aise. À son âge, il faut faire attention, dit-elle : «Mon beau-père et ma belle-mère sont morts de ça, dans cette maison.»

 

Dans ses histoires de vieille dame : des bruits de quartier, des suspicions concernant ces maladies qui ont emporté les voisins. Une sorte de légende «villageoise» qui donne froid dans le dos : «L'amiante, c’est dangereux, nous le savons. Alors, nous voulons avoir une autre maison.» Sa voisine, Marie-Rosanna Pierre-Louis, 75 ans, a la même demande. Pourtant, quand elle est arrivée ici, enceinte de son premier enfant, elle pensait qu'elle avait eu de la chance d'avoir cette maison verte. Aujourd'hui, elle s'inquiète pour sa fille qui a un cancer, ne blâme pas l'amiante, «nou pa kone», et n’imagine pas vraiment sa vie en dehors de ces murs dangereux. Malgré tout, on s'attache à son chez-soi, on y a vu grandir ses enfants, on y a aimé, pleuré, espéré.

 

Peur des maladies

 

Rambawtee Surjoo connaît cet attachement. Mais la maison qui s'effrite, le toit qui coule et la peur de maladies l’emportent. «Ça va pour le moment mais on ne sait jamais», confie celle qui travaille «dan legim». À Batimarais, où elle habite, des officiers sont venus faire une site visit, dans la matinée, ce jour-là. Alors, l'espoir est permis : «Une nouvelle maison, ce serait bien.» C'est aussi le souhait de Kosila Salegumtiwari. Alors que la nuit tombe sur Mahébourg, que le ciel se pare de traits roses, elle prépare le dîner dans sa petite lakaz d'amiante de Résidence La Chaux, prise entre les maisons de bétons. Elle est arrivée là après le cyclone Carol, a passé des années à s'occuper de cette maison, même si elle a vite compris que l'amiante était dangereux : «Je n’avais pas le choix, alors j'ai fait au mieux. Mais il est temps que les autorités nous proposent une solution.»

 

Il y a aussi ceux qui ont avancé ti kou, ti kou. Dans les cités EDC que nous traversons, il y a ces maisons en dur qui ont «poussé» à côté de celles en amiante. Des gens qui ont eu de la «chance», disent certains. Ramdawar Sooroojdev, de Bois-Chéri, en fait partie : «Tigit, tigit, nounn avanse.» À l'arrière de l'habitation qu'il a connue enfant – «je devais avoir 10 ans quand nous sommes arrivés là» –, il a construit une maison en dur, plus sûre. Mais dans un coin de son garage où il travaille tous les jours (il est mécanicien), il y a de l’amiante nu, qu’il a recouvert de peinture : «Mo protez li kouma dir.» Malgré sa nouvelle maison, il ne peut détruire l'ancienne : «Bann otorite mem bizin fer li.»

 

La maison de son enfance, prise dans les bourrasques, est peinte en rouge. Elle a les fenêtres closes et un air de nostalgie qui l'entoure. Avec ses rideaux-dentelle et son air d'abandon…

 


 

C’est quoi ?

 

L’amiante, c'est une substance utilisée dans les années 1950 à 1970 dans la construction à Maurice et dans le monde. L'amiante peut provoquer des troubles respiratoires sévères, des inflammations et même des cancers, explique le Dr Ishaq Jowahir, président de l'Association des médecins du privé. «Une pincée contient des millions de fibres microscopiques qui peuvent pénétrer profondément dans les poumons. Tout dépend du temps d'exposition à ce produit.» La manifestation des premiers symptômes de la maladie – provoquée par l'inhalation de ce produit – peut prendre des années, d'où l'importance d'un dépistage précoce.