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Samuel Lemitre : «Maurice gagnerait à professionnaliser la prise en charge des violences sexuelles»

Dans le cadre de la Journée internationale des droits de l’enfant, le 20 novembre, et au vu des récentes agressions sexuelles commises par des mineurs et relatées dans la presse, sans citer celles non signalées, le Kolektif Drwa Zanfan Morisien (KDZM) a initié une formation en partenariat avec la Fondation Joseph Lagesse et le groupe Véranda Resorts par le docteur en psychologie, psychothérapeute et le président de EIDO, centre de soin des traumatismes et des violences à Paris. Ce dernier nous parle de l’importance de telles formations.

Vous êtes venu à Maurice pour assurer des formations ayant pour thème «Pour une meilleure prise en charge des mineurs, auteurs d’abus sexuels». Pourquoi cette prise en charge est-elle importante ?

 

Elle est importante parce qu’on a constaté qu’une prise en charge organisée socialement, institutionnellement et préventivement, c’est-à-dire une prise en charge précoce des violences sexuelles, permet de réduire le risque que ces violences se déploient et ainsi de réduire le nombre de victimes qu’on peut déplorer chez les enfants notamment. En fait, c’est pour réduire le nombre de victimes et aussi l’impact traumatique des violences sexuelles dans la société. Parce qu’on a aussi fait beaucoup de progrès dans la connaissance du traumatisme, en lien avec les violences sexuelles, et qu’aujourd’hui, on sait mieux prendre en charge ces problématiques qu’avant.

 

 

Et qu’elle est l’importance de ces formations ?

 

Elles sont importantes parce qu’elles vont outiller les professionnels. Elles vont sensibiliser l’ensemble des professionnels à la question des violences sexuelles. Dans les deux premiers jours de formation, on avait des officiers de la police, des intervenants sociaux, des thérapeutes, des psychologues, des personnes qui évoluent dans le cadre de la protection des mineurs. Donc, plus on sensibilise les professionnels de tous les horizons, de tous les métiers à ce sujet, plus on va pouvoir coordonner les actions. On va aussi rendre visible un phénomène qui est un peu souterrain, qui est un peu caché, et qui est aussi l’objet d’un non-dit social. Il faut savoir que les études internationales révèlent que les adolescents sont en fait responsables de 30 % des agressions sexuelles en moyenne. Cela veut dire que les mineurs sont très représentés dans les statistiques en criminalité sexuelle. C’est aussi important pour sensibiliser le public de même que pour outiller les professionnels de la méthodologie, du savoir-faire qu’on a construit maintenant en France métropolitaine, au Québec et aux États-Unis depuis plus de 30 ans. Je crois donc que l’île Maurice à tout à gagner avec la mise en place de ces formations, pour professionnaliser la prise en charge des violences sexuelles pour à la fois les auteurs et les victimes. Il faut savoir que quand on intervient auprès d’un auteur d’abus sexuel pour le sensibiliser à sa violence sexuelle, notamment quand il s’agit d’un mineur, on réduit significativement le nombre de victimes qu’il va faire.

 

Est-ce un phénomène nouveau ?

 

Ça a toujours existé. On sait maintenant de manière plus documentée dans la littérature internationale, grâce à l’imagerie cérébrale et aux outils qui permettent d’observer le fonctionnement du cerveau en situation d’entretien et d’échange, que le traumatisme est lié à un système de stress qui dysfonctionne le cerveau et on sait que ce système se transmet de parents à enfant. Les modes de communication qui seront véhiculés par les parents vers les enfants sont contaminés par la peur, le stress et l’insécurité émotionnelle. Ça se transmet de génération en génération et probablement que ça se transmet depuis très longtemps. Ce n’est donc pas un phénomène nouveau. En revanche, c’est assez nouveau, a priori à Maurice, d’étudier le phénomène. C’est probablement lié à une évolution sociale récente. Aux États-Unis, ça fait maintenant près de 40 ans qu’on a commencé à s’intéresser à ce phénomène de violence sexuelle, et en France ça fait une vingtaine d’années. Avant cela, la littérature classique, les arts parlent en fait des questions de violences sexuelles, des traumas que les violences sexuelles peuvent générer. On sait anthropologiquement que cela existe depuis très longtemps, peut-être depuis la nuit des temps, mais le phénomène de contenir le processus de la violence sociale et de la violence sexuelle socialement, c’est nouveau.

 

 

Quel constat faites-vous de la situation à Maurice ?

 

À l’écoute des professionnels durant la formation, je constate qu’il n’y a pas d’obligation de soin pour les mineurs auteurs de violences sexuelles. Nous, en France, on en a fait l’expérience, il y a 15 ans ou plus, quand les juges ont utilisé l’outil juridique pour ordonner des obligations de soins à des mineurs, mais ils ne le faisaient pas pour des raisons éthiques. Puis, ça a changé, et les juges ont recommencé à prononcer de plus en plus systématiquement des obligations de soins à des mineurs infracteurs.

 

Et nous, en tant qu’intervenants soignants, on a vu que cela facilitait notre travail. L’obligation de soins lorsqu’elle est bien organisée permet une meilleure prise en charge psychologique du mineur. Si un mineur sait qu’il va soit voir un psychologue, soit aller en prison, ça crée une dynamique qui le contraint à se faire suivre. Sur le plan juridique, il n’y a peut-être pas, à Maurice, les outils suffisants pour un meilleur accompagnement.

 

Ce qu’on voit aussi, c’est que les professionnels ne sont pas encore suffisamment aidés pour être efficacement formés. Par exemple, on sait aujourd’hui que pour traiter les traumas liés aux violences sexuelles, il existe des thérapies qui traitent ces problèmes beaucoup mieux qu’il y a 10 ans ou 15 ans. Il y a plein de thérapies qui existent pour traiter les stress et les dysfonctionnements liés à la peur. Il faut dire, hélas, que ces thérapies coûtent cher pour Maurice. Ce que j’ai pu observer aussi, c’est qu’il ne semble pas y avoir une volonté institutionnelle et politique pour organiser une prévention des violences. Si on demande à un psychologue ou à un thérapeute tout seul de traiter le problème, il y a peu de chances qu’ils y arrivent. Il faut qu’il y ait une conscience collective, que chacun joue son rôle pour prévenir la violence sociale. On sent qu’on commence à avoir ici une conscience individuelle du problème, mais il n’y a pas véritablement une conscience collective que Maurice peut en fait se doter d’outils beaucoup plus efficaces pour vivre en paix et protéger les enfants du pays.

 

Bio express

 

Samuel Lemitre est docteur en psychologie, psychothérapeute et président de EIDO, centre de soin des traumatismes et des violences à Paris. Il a travaillé pendant plus de 18 ans auprès des mineurs et des victimes d’agressions sexuelles et a créé, à Paris, un centre de soin spécialisé dans le traitement des traumatismes et des violences familiales. Il a travaillé dans le service du Dr Roland Coutanceau, psychiatre expert spécialisé dans l’approche en criminologie clinique. Il a développé, à La Réunion, un partenariat avec plusieurs institutions et services de soin.