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La mendicité : une triste réalité

Devant un jeune qui leur tend quelque chose à manger ou à boire, Bibi Kareema et Aisha ne peuvent qu’être touchées.

Ils nous offrent une image de notre pays que nous préférons ne pas voir. Dans la capitale comme dans les autres villes, devant les lieux de culte ou les banques, les plus démunis demandent l’aumône pour pouvoir vivre et survivre à la pauvreté, un mal qui ronge notre société.

Tête baissée, le regard à l’affût, les mains tendues pour quémander quelques roupies. Chaque jour, la honte est ignorée, mise de côté, oubliée. C’est le quotidien d’Aisha, 63 ans, depuis maintenant 14 ans. Quatorze longues années depuis qu’elle mendie tous les jours au même endroit, qu’il vente ou qu’il pleuve, pour avoir de quoi manger et de quoi vivre. Lorsqu’elle s’est retrouvée sans travail et sans un sou en poche après une opération, cette maman de cinq enfants a retourné le problème dans tous les sens, ne voyant qu’une seule solution : la mendicité. Une fatalité avec laquelle elle a depuis appris à vivre. Devant la Jummah Mosque, là où elle passe toutes ses journées, Aisha est l’un des plus anciens visages qui viennent se mettre en rang devant ce lieu de culte. Le paysage au fil des années, dit-elle, a bien changé et pas qu’en bien. «Au départ, il y avait uniquement quelques femmes ici mais maintenant, surtout les vendredis, le nombre a triplé. Il n’y a pas que des musulmanes mais des femmes de toutes les communautés. Dont des jeunes qui ne veulent pas travailler.»

 

Depuis quelques années, le nombre de mendiants dans nos rues n’a fait qu’augmenter. Si c’est une image qui reflète une certaine réalité de la société mauricienne, beaucoup capitalisent, par intérêt, sur la pitié et la compassion qu’ils peuvent susciter chez les autres. Quand ils ne sont pas devant les églises ou les mosquées, ils sont devant le marché central, les banques, à la gare, entre les voitures sur l’autoroute. Ils arpentent les rues, les trottoirs. Certains font uniquement les bus, racontant leurs malheurs contre quelques roupies. D’autres s’inventent des histoires de vol, de bus qu’ils doivent prendre et qu’ils ne peuvent pas payer. 

 

À la Jummah Mosque, les jours de prière, les mendiantes sont d’ailleurs si nombreuses qu’elles longent les murs du lieu de culte. Elles savent que les fidèles, pour faire preuve de bonne action, se montreront généreux. Certaines, déplore cependant Aisha, n’hésitent pas à en abuser. Celles qui ont été démasquées ont semé le doute et la méfiance chez ceux qui d’habitude se montraient généreux et désormais les plus honnêtes en font aussi les frais. «Il y a de plus en plus de jeunes et de gens en général qui veulent profiter de la bonté des autres. Ça nous fait du tort car certaines d’entre nous ont vraiment besoin d’aide. Malheureusement, souvent, on nous colle la même étiquette. On nous met dans le même panier», raconte Aisha.  

 

«Mendiants professionnels»

 

Le président de la Jummah Mosque, Nissar Ramtoola, dit avoir contacté plusieurs fois les autorités pour que ces personnes soient prises en charge. S’il y a une certaine tolérance vis-à-vis de ces gens dans le besoin, le fait qu’il y ait autant de monde devant la mosquée n’est pas pour autant apprécié.«C’est malheureux. Quelques-unes de ces personnes méritent de l’aide mais beaucoup sont des mendiants professionnels», souligne Nissar Ramtoola. Qu’elles soient honnêtes ou pas, lance Aisha, à l’arrivée de la police, toutes celles qui demandent l’aumône doivent courir pour fuir et ne pas se faire prendre. «On ne sait même plus où courir, où partir.»

 

Une situation difficile et douloureuse alors que, confie-t-elle, elle a vraiment besoin de cette aide. Certes, elle touche la pension de vieillesse de Rs 5 000 mais lorsqu’elle a fini de payer le loyer de la petite maison qu’elle loue, l’eau et l’électricité, il ne lui reste plus grand-chose pour manger. Impossible de tenir un mois. Aujourd’hui, explique Aisha, elle se retrouve seule et ne peut compter que sur elle-même pour survivre à la pauvreté. Lorsqu’elle y pense, elle ne peut refouler les larmes qui lui montent aux yeux. Pour ne pas être un fardeau pour qui que ce soit, elle se débrouille comme elle peut. «Mes enfants ont chacun leurs préoccupations, leurs problèmes, leur famille, leurs enfants dont ils doivent s’occuper.»   

 

«Ça, c’est vrai. C’est chacun pour soi», lance une dame assise à côté d’Aisha. À 55 ans, Bibi Kareema semble physiquement beaucoup plus âgée, comme écrasée par le poids des années passées à lutter pour s’en sortir. «J’ai longtemps fait le ménage dans des maisons pour gagner ma vie, ensuite je suis tombée malade et depuis, je ne peux plus travailler. Je n’ai plus la force ni le courage.» Ne touchant pas encore de pension de vieillesse, elle vient chaque matin en bus de The Vale, où elle habite, pour s’asseoir à l’entrée de la mosquée juste à côté d’Aisha avec qui elle s’est liée d’amitié. «On s’entraide», ajoute-t-elle. Elles reçoivent aussi régulièrement à manger et à boire, un don tout aussi apprécié. Lorsqu’un jeune homme leur offre deux pains fourrés, un geste généreux qui leur permettra de manger sans avoir à débourser, les deux amies ne peuvent qu’être touchées. 

 

Si certains ont choisi de tromper la bonne foi des autres, il existe néanmoins des personnes qui vivent de véritables drames, qui connaissent la pauvreté extrême. Une précarité qui les pousse à venir mendier dans les rues, à affronter non seulement le soleil et la pluie mais surtout le regard méfiant et quelques fois accusateur des passants. À Rose-Hill, Parwatee, 69 ans, a le visage marqué par son âge mais aussi et surtout par toutes ces années passées, en vain, à lutter pour pouvoir vivre décemment. «Mon mari est mort quand j’avais 52 ans. J’ai dû lutter pour vivre. Aujourd’hui, je n’ai plus rien.»

 

Se cachant d’un soleil de plomb sous un parasol de fortune, elle attend que des bons samaritains lui glissent quelques roupies entres les mains. Voilà son quotidien. Tous les jours, elle arpente les rues de la ville, tendant les deux mains devant les passants pour pouvoir manger le soir venu. Chaque matin, elle commence sa journée à la grotte de St-Ignace avant de se rendre au Montmartre, puis de remonter vers le centre près des banques. 

 

Pourtant, Parwatee n’a pas toujours fait ça. «Avant, je veillais sur mes petits-enfants et on me donnait un peu de sous. C’était suffisant mais aujourd’hui, ils sont tous grands et vont au collège. Je me retrouve sans rien.» Comme Aisha, sa pension de vieillesse, dit-elle, lui sert à payer son loyer, l’eau et l’électricité. Pour manger, elle n’a trouvé que cette solution. «Une fois, la police m’a attrapée et m’a emmenée au poste. Là-bas, ils m’ont dit que je n’avais pas le droit de mendier et ils m’ont laissée repartir mais je n’ai pas le choix.»

 

Mettre sa fierté et sa dignité de côté

 

Entre ceux qui demandent l’aumône, c’est souvent l’entraide. Ils vivent la même situation, connaissent les mêmes interrogations, les mêmes émotions, la même réalité. Premila, 50 ans, vient justement prévenir son amie que des policiers sont dans les parages. Vite, elles doivent bouger. Les deux femmes ne sont pas les seules à opérer dans la région. À Rose-Hill, ils sont bien plus nombreux. Un peu plus loin, dans la rue qui mène vers la gare routière, quelques mendiants interpellent les passants. Il y a Ajay, atteint d’un handicap physique, assis à même le sol, qui agite un gobelet en plastique. Non loin de lui, Imraan, 51 ans, se déplace à l’aide de béquilles. À première vue, il n’a pas l’allure d’une personne qui demande l’aumône. «Je souffre d’un problème à la colonne vertébrale. J’ai subi une opération et depuis, je ne peux plus travailler», explique-t-il sur le ton de la méfiance, avant d’accepter de se confier.

 

Imraan raconte qu’avant son opération, il travaillait à son compte comme électricien. «Il y a six mois, j’ai eu cet ennui de santé. Je suis resté trois mois à l’hôpital. Depuis, je ne peux plus travailler.» Il y a trois mois, ne pouvant plus vivre avec Rs 1 600 de pension par mois, il s’est retrouvé au pied du mur, sans aucun espoir. «Je n’avais plus le choix. Il y a la famille mais c’est pour un certain temps. Ils ne peuvent pas vous aider éternellement. C’était une décision très difficile à prendre.»

 

Le plus dur, dit-il, a été de mettre sa fierté et sa dignité de côté pour venir quémander dans les rues. «Au départ, vous avez honte. Vous n’osez pas. Vous tournez en rond en ayant peur des autres.» Et lorsqu’il n’a plus eu le choix, Imraan a dû ravaler sa fierté et tendre les mains vers les autres. Un geste profondément douloureux. «Quelques fois, vous tombez sur des gens arrogants, qui vous regardent de haut en bas. D’autres fois, certains passent leur chemin sans s’arrêter et puis, il y a des gens qui éprouvent de la sympathie et qui s’arrêtent.»

 

Si ces moments sont rares, ils permettent néanmoins à ceux qui tendent la main de se relever chaque jour et de continuer à avancer contre vents et marées.