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Pointe d’Esny : une plage… ailleurs

Coin préservé, vue magnifique, clôture polémique et pancarte dissuasive : la plage de tous les contrastes.

Une site visit d’un ministre a mis en lumière une plage du Sud, splendide. Alors que Mahen Jhugroo parle de la rendre plus accessible, les propriétaires des pas géométriques tiquent. Le temps de s’y arrêter et d’entendre des histoires d’un autre temps…

Le sable crisse sous les chaussures. Et fait oublier, momentanément, le grondement de la mer. Au-dessus de la tête, quelques branches qui apportent de l'ombre mais auxquelles il faut faire attention. Sur les côtés, des murs tièdes, chauffés par le soleil qui s'exprime de tous ses rayons, en ce matin de mai. Face à nous, une vue restreinte, aussi large que ce couloir de passage, un pedestrian access.

 

Dans ce mouchoir de paradis ; le blanc éclatant du sable, les touches de vert d'une végétation sauvage et typique des plages d'antan (ça fait combien de temps que vous n'avez pas vu les petites fleurs violettes ?) et, bien sûr, un impressionnant camaïeu de bleu. Il faut déboucher de ce passage afin d'apprécier la beauté de l'espace. Une plage comme il y en a peu, préservée, éblouissante. De chaque côté, de grandes maisons de bord de mer, des campements d'un autre temps. Pastel et tournés vers ce morceau de bonheur. Grands arbres et balançoire. Toits de paille et véranda…

 

C'est sur cette plage de Pointe-d'Esny qu'en ce mercredi 16 mai, le ministre des Terres et du logement, Mahen Jhugroo, a décidé de faire une site visit avec toute une délégation de son ministère. Pour ce bain de soleil, il a sorti jeans, chemise à manches courtes et déclarations fracassantes. Le but de cette visite : «Constater de visu les structures illégales érigées par des propriétaires de bungalows.» Il s'est intéressé à des barrières de bois et s'est interrogé : «Est-ce que ça a été fait avec l'aval du ministère comme ça doit être fait ?»

 

Pour lui, la plage «est pour tout le monde». Il s’agit d’une «distraction pour les Mauriciens». Il imagine des passages tous les 500 mètres – aujourd'hui, il n'y a que des petits passages menant vers cette plage – et pense sécurité : «Si quelqu'un a un problème, comment va faire une ambulance pour arriver ici ?» Son objectif : libérer les plages. Néanmoins, interrogé sur celle de Pomponette (où il a effectué une visite il y a quelques jours), il lance un lapidaire : «Il y a un cas en cours, je ne vais pas faire de commentaire.» Ah, la libération est donc sélective ! Néanmoins, concernant celle de Pointe-d'Esny, il est clair : «Les Mauriciens peuvent y pique-niquer.» Il a proposé de s'asseoir autour d'une table avec les propriétaires des maisons aux alentours pour «faire les choses aux mieux».

 

No Trespassing

 

Pourtant, le Club nautique de Pointe d'Esny y a mis des pancartes qui disent le contraire. Une affiche, qui semble récente, précise : «Réservé aux membres. Private Property. No Trespassing. Surveillance vidéo.» Une autre, qui a l'air d'être là depuis un peu plus longtemps, s'étend plus longuement sur le sujet : «L'espace se trouvant devant le club jusqu'à la ligne de haute marée n'est pas un lieu public mais fait partie des pas géométriques sur lesquels le club tient un bail de l'État mauricien qui lui donne un droit exclusif (…) Il est strictement interdit au public de s'installer ou de s'arrêter sur l'espace décrit (…)» Tout est une question de high water mark et de low water mark sur les pas géométriques (voir hors-texte). Une distinction qui fait débat depuis plusieurs années. Selon le Pas Géométriques Act, on peut lire : «The reserved lands along the sea coast commonly called the Pas Géométriques and referred to in the Arrêté of Général Decaen of 5 May 1807, shall form part of the domaine public and be alienable and imprescriptible.»

 

Et tout ce remue-ménage – un ministre qui se déplace, ça en fait du monde ! – sur cette plage a attiré l'œil. D'abord celui d'une Sud-Africaine qui vit à Maurice depuis 11 ans. Une habituée de cette plage «privée» qui n'a jamais eu de problèmes, dit-elle, quand elle vient profiter de ce coin préservé. Mais aussi, des usagers du club nautique, qui s'interrogent sur cette animation particulière qui vient troubler la quiétude de leur journée à l'abri du soleil, sur une belle terrasse ombragée, au sol en béton.

 

Un tout autre monde. Après quelques conversations, nous tombons sur une des responsables du centre, qui ne souhaite pas décliner son identité. Elle s'étonne que le ministre parle de négociations, alors qu'il n'y a aucune ligne de dialogue entre les habitants de ce coin et les autorités. Et s'insurge contre le fait qu'il affirme que les gens ont le droit de pique-niquer sur la plage et qu'il faut ouvrir l'accès à leur coin : «Les gens ont le droit de passer. Mais ils ne peuvent pas s'installer. C'est une propriété privée. Nous payons de fortes sommes annuellement pour profiter de cet espace. Nous en avons la jouissance.» Elle avance des chiffres : certains propriétaires déboursent jusqu'à Rs 1 million par an.

 

Le nettoyage et l'entretien de la plage et de l'espace, ce sont les résidents qui s'en chargent, explique une femme, autre membre du club (qui souhaite également préserver l'anonymat) : «Alors les gens viendront et laisseront leurs déchets : qui s'en occupera ?» Mettre des pancartes était une nécessité. «Un jour, j'ai retrouvé des gens en train de pique-niquer sur la terrasse de ma maison ! Je leur ai demandé de me donner l'adresse de chez eux pour que j'en fasse de même», raconte la responsable.

 

D'anecdotes en anecdotes, les langues se délient : «Je suis chez moi et je dois supporter des gens qui boivent de l’alcool et qui mettent du séga super fort ? Il faut du respect.» Une autre interlocutrice poursuit : «Après le déjeuner, je veux faire une sieste mais je ne peux pas parce qu'il y a trop de tapage. Ce n'est pas normal. Nous payons très cher notre tranquillité.» Il est aussi question de la vie d'avant où l'existence dans les campements était autre. Certains sont propriétaires, explique-t-on, depuis plusieurs générations.

 

Avant que les projets hôteliers accaparent les plages et que leurs oasis privés deviennent des problèmes. «Les gens n'ont plus de place pour aller à la plage. Alors, au lieu de voir le vrai problème, nous devenons le problème. C'est injuste», lance la responsable. Ce bout de paradis privé, c'est le sien. Elle en paie le prix, dit-elle. Et oublie peut-être qu'il s'agit plutôt d'un privilège. D'une chance «offerte» à des familles dans une autre île Maurice. Celui de vivre dans un coin de paradis. Là où le sable crisse sous les chaussures.

 

Mais pas que là-bas !

 

Le ministre Mahen Jhugroo a poursuivi sa visite. Direction Blue-Bay, où des propriétaires ont interdit l'accès à une plage grâce à des roches. Une situation qui devrait changer très vite : «Nous proclamerons cette plage publique et nous allons faire de sorte que les gens aient, à présent, accès à la plage.»

 

En savoir plus…

 

Quelle loi pour la gestion de ces terrains à bail pieds dans l'eau ? Le Pas Géométriques Act existe depuis 1807, dans le cadre de la défense contre les Britanniques (l'île était encore sous administration française). C'est en 1895 qu'elle est entérinée et prend son nom. La notion de plage privée n'est pas reconnue par la loi. La jouissance des terrains à bail se fait après le high water mark.

 

Public ? Selon la loi, les pas géométriques sont du domaine public jusqu'au high water mark : là où les vagues s'arrêtent à marée haute.

 

Obligations ? Ceux qui bénéficient de ces terrains à bail sont soumis à plusieurs obligations concernant l'occupation et l'entretien du terrain.